35h bloqués sous la tente nous ont rappelé quelques souvenirs du Vietnam où l’on avait du en faire autant.Il a plu non stop, du moment où nous avons planté la tente face au vent, à celui où nous nous sommes resolus, un jour et une nuit plus tard, à tout plier mouillé pour nous remettre en route. Direction le prochain village sur la carte. Il s’appelle « Cuba » mais ce n’est vraiment pas la ville ensoleillée que l’on imagine derrière ce nom… bien au contraire, c’est plutôt miteux! On se trouve un resto et du wifi pour faire un point sur notre situation.En fait, les nuages nous annoncent la suite en direct : il se remet à pleuvoir, sérieusement fort. Inutile d’espérer retourner sur les pistes forestières, nous contournerons le col, annoncé à plus de 3000m et très boueux, par les routes. Celles-ci ne sont d’ailleurs pas si fréquentées et ça reste agréable.Après 2 jours sans pluie, nous reprenons espoir et la piste. Sans trop d’illusions toutefois, car il fait trop froid pour que la neige tombée dans les montagnes ait fondue si vite.Le premier jour de retour en pleine nature est canon! Paysage, temps, chemin, tout est au top. On amasse de la boue dans nos garde-boues mais rien qui n’entame notre bonne humeur.Le second jour est un bonheur, pas moins! On voit arriver les plaques de neige autour de la route mais, au lieu de nous alerter, on s’en amuse comme des gosses. On se paye le luxe d’un bon feu de bois pour se réchauffer.Le troisième jour, la faune se joint à la partie. Un colibri nous rend visite au petit déjeuner et reste à 40cm de nous en vol stationnaire. Des biches, des dindons sauvages, plein d’oiseaux qu’on ne connaît pas aux couleurs aussi vive qu’inhabituelles pour nous, et des coyotes le soir dans la vallée! Certes, on a de plus en plus froid et nous dormons entre des plaques de neige mais avec le soleil la journée et une bonne doudoune la nuit, ça passe crème.Le matin du 4ème jour, il nous faut 3h pour faire 3 miles… la piste est bloquée par un épais manteau de neige à partir de 3000m d’altitude. Inutile d’espérer porter nos vélos sur les 20 prochains km. On a déjà été assez stupides pour le faire sur les premiers… nous voilà obligés de faire ce que l’on n’aime vraiment pas faire à vélo : demi-tour. Frustration garantie.Refaire le chemin à l’envers, reporter les vélos dans les centaines de mètres de neige qui fond doucement au soleil, se tremper les pieds et enfin entamer la descente. Exténués, nous campons ce soir-là à quelques kilomètres de l’endroit où nous avons déjeuné le midi, barricadés dans notre tente face à la tempête qui se lève.Finalement, pouvoir emprunter une route que nous avions repérée à l’avance et nous revoilà dans la vallée en moins d’un jour. Fatigués par l’effort, seul notre amour propre est éprouvé. L’hiver se traîne vraiment fort cette année. Tout le monde nous le dit, et il se cumule avec un enneigement extraordinaire… Nous nous résignons donc à cette idée et commençons à composer avec. c’est dans cet état d’esprit que nous entrons dans le Colorado, un État dont le nom seul nous fait rêver.Direction le resto du village, une brasserie-burger bien américaine, et nous envoyons des messages sur le réseau Warmshower (une espèce de Couchsurfing mais dédié aux cyclistes). Les paysages nous ferment leur portes, les maisons nous ouvriront peut-être les leurs. Nous allons rencontrer les habitants du Colorado!Malgré cela, et comme il faut du temps pour activer le réseau, ce soir-là, il a fallu toquer aux portes pour se faire loger. Au Mexique nous étions « riches » et une nuit d’hôtel s’envisageait facilement. Ici, 70$ le motel décrépit, on ne peut pas s’y résoudre et tentons le porte à porte. Nous cherchons seulement une palissade pour nous abriter du vent violent qui balaie cette vallée déboisée. Après 2 refus peu aimables et une grande pancarte « Trump2020 », nous commençons à douter. C’est alors que nous rencontrons Tex et Marcy. Nous proposant d’abord un bout de leur jardin pour notre tente, en moins de 5 minutes nous sommes sous une douche bouillante avec un lit prêt dans la chambre d’amis. Lui est ancien agent de la DEA, comme dans les films mais en vrai!! Il a lutté contre le trafic de drogue en Thaïlande puis au Texas. Ils nous ont raconté le Cambodge avant la guerre des khmers puis pendant la guerre sous les bombardements… Puis ils nous ont fait visiter leur énorme maison de plein pied où ils prennent leur retraite sportive depuis 20 ans face aux montagnes enneigées.La discussion est facile alors nous lâchons notre curiosité. Nous avions découvert la veille que le Colorado a dépénalisé le cannabis, Kris s’est dit que Tex devait avoir un bon point de vue sur la question… et effectivement c’est intéressant à entendre! Avant la mafia tenait la distribution, maintenant elle tient aussi la production in situ. En plus l’accidentologie a augmenté, notamment les admissions aux urgences apres trop grande ingestion, piètres résultats… Devant leur franc parler bien avisé, Amélie s’est dit qu’il fallait leur demander leur avis sur le port d’arme (au Colorado ils ont droit au « open carry » on vous laisse chercher ce que c’est!). Sujet sensible et glissant vu les protagonistes mais discussion très enrichissante aussi! Nous quittons nos hôtes improvisés, positivement chamboulés. Malgré nos différences de point de vue et d’âge, nous avons eu des conversations très riches et respectueuses qui nous ont mutuellement fait passer un excellent moment.Sur la route de San Juan valley, un véhicule sur trois porte des VTT, des kayaks, un raft, des skis ou plusieurs de ces équipements outdoor. Ça nous parle! Apres 2 jours d’un vent glacial de face, nous arrivons à Salida où nous rencontrons Robin et Zack nos premiers hôtes warmshower (un peu in extremis). Ils ont le garage de nos rêves! Vélos de course, de descente, VTT, skis, raquettes, raft, chaussures de randonnée… ça fait pas 5min qu’on est là, nous savons que nous allons bien nous entendre. Vingt minutes plus tard, Robin est au téléphone avec la responsable de l’école de cirque du coin, vingt trois minutes après notre arrivée, Kris a rendez-vous le lendemain à 10h pour faire un spectacle devant des enfants…En plus de conversations passionnées sur la gastronomie, Robin a passé quatre jours à nous faire manger tant et plus en essayant de nous convaincre du bien-fondé de notre prochain emménagement dans leur ville… dur de résister. Toute la ville tourne autour de l’outdoor. 5000 habitants, 3 magasins de vélos et 2 de randonnée… On se pose de grandes questions dans un cadre pareil. Nous apprendrons avec eux a quoi ressemble le quotidien aux USA et comment un pain peut coûter 8$!!Il pleut et neige 4 jours durant et un créneau s’ouvre le matin du 5eme jour. Nous en profitons pour avancer sur notre itinéraire mais en restant dans la vallée, sur des routes fréquentées par les habitants de Denver qui se précipitent dans les montagnes : 25 mai, les stations de ski ont ré-ouvert…Phil, Alice et leur fille Phoebe de 21 ans habitent une maison bien confortable au pied des pistes. Ils sont fan de l’Italie et y ont une maison dans les Pouilles d’ailleurs. Après une discussion sur nos voyages respectifs, ils nous servent un très copieux apéro puis un repas italien avec vin sicilien! Nous avons l’impression d’être reçus dans le grand luxe et c’est un peu le cas. Mais pour eux rien d’extraordinaire, ils sont plutôt aisés et aiment recevoir. Arrivés à 16h, ils nous envoient nous coucher à 22h sans quoi nous discuterions encore. Avec eux, nous briserons un ou deux préjugés qu’ils ont sur les français comme « Il paraît que les français ne se touchent jamais et ne font jamais de câlins même à leurs parents! ». C’est mal connaître Amélie qui propose spontanément un hug à notre départ …Nous les quittons pour faire trois étapes dont nous terminons la seconde en haut d’un col, épuisés. Nous plantons la tente juste avant la grêle et nous félicitons de notre belle tente 4 saisons, certes un peu lourde mais tellement efficace. Cette nuit-là, on a utilisé tout ce que l’on avait contre le froid. Et quand, à 20h30, le silence se fait sous la toile, nous sombrons dans un sommeil profond. La neige ne fait pas de bruit quand elle tombe. 15cm de poudreuse nous attendent au petit matin et ça continue de tomber après notre reveil.Le premier village est à 40km. Gants, bonnet, cache nez, visière, veste de bateau, sur-pantalon, sur-chaussures, on a serré toutes les fermetures et c’est parti. Le matos et le moral étant bon, l’épreuve n’a pas été horrible. Presque amusante si nos gants n’avaient pas été trempés si vite et surtout si Amélie n’avait pas crevé sur la fin, nous obligeant à nous geler le bout des doigts…Nous nous précipitons sous le sèche-main de la station-service. Il neige toujours dru et nous faisons pitié à voir. Kris en profite pour demander aux énormes pick up qui s’arrêtent de nous embarquer. En 20 min, nous voilà dans un véhicule tout confort et chauffé qui nous dépose à 5 mètres de chez notre prochain hôte.Andy vit avec sa femme dans une belle maison avec une baie vitrée donnant sur la vallée, la forêt et le lac. Ils sont ici pour la nature car ils marchent beaucoup. Ils sont aussi ici car, à 55 ans, Andy a préféré prendre un poste dans une entreprise publique qui ne le licenciera pas peu avant sa retraite pour ne pas avoir à la payer! Méthode courante apparemment. C’est le revers des gros salaires d’ingénieurs ici, quand on coute trop cher, on dégage. Sa femme n’étant pas là, il nous a acheté une énorme pizza et du vin. Nous dévorons tout en écoutant son explication sur comment, avec des gens aussi accueillants, il peut y avoir un personnage aussi fermé et étroit d’esprit au pouvoir. Comment en arrive-t-on à une telle antagonie!?Pour lui, les gens des ranchs ne veulent pas que l’on se mêle de leurs affaires. Ils sont seuls au milieu de leurs centaines d’hectares. Si un gars se pointe, ils veulent être libres de l’aider s’ils le souhaite ou de lui tirer dessus si besoin. En étant aussi isolés, c’est nécessaire et la police ne peut pas grand chose pour eux. Alors ils votent Républicains sans réfléchir plus loin. Ils ne veulent pas de l’intervention de l’Etat dans leurs affaires. C’est ainsi que le gars qui, chez lui, nous aide la main sur le coeur va donner l’avenir de la planète au plus grand des crétins…Puis Andy nous rappelle que nous sommes dans le pays des ours à présent et qu’ils n’ont pas trop peur de l’Homme. Une semaine auparavant il y en avait une sur sa terrasse avec ses 2 petits venus chercher les restes du barbecue. La prudence est de mise!Il a cessé de neiger dans la soirée. Une courte étape nous emmène vers Steamboat springs. Un ville connue pour ses sources d’eau chaude naturelle où nous avons deux entrées grâce à la femme d’Andy! Nous sommes aux anges, même si nos muscles nous informent vite que nous allons payer ce relâchement qu’ils nous accordent.A Steamboat, nous logeons chez Kirsten et James, un couple de notre âge, ils rentrent de deux ans de voyage en van aménagé avec leurs deux enfants de 4 et 6 ans. A présent ils louent leurs 3 appartements cossus et habitent le quatrième (Oui, ils possèdent 4 méga apparts dans une station de ski très chic).Nous leur posons plein de questions sur leur voyage et essayons de comprendre comment ils ont réussi à voyager tout en achetant ces appartements. Ils ont juste bossé comme ingénieurs sans être trop regardant sur le secteur et commencé à investir dès leurs premiers salaires. Puis ils nous avouent que, malgré cela, ils savent déjà que si l’un d’eux developpe un cancer, ils devront déménager au Mexique pour se soigner. Le système médical américain est à ce point inabordable que même eux, qui ont l’air plutôt aisé, ne l’envisagent pas comme solution. Vive la privatisation de la santé!Nous quittons Steamboat Springs par la vallée. Nous nous éloignons ainsi du froid et normalement du mauvais temps. Le trail est toujours impraticable et nous fait rester sur les routes où régulièrement nous dépassent des camping-cars gros comme des bus remorquant un 4×4 sur lequel sont accrochés des vélos. Le rêve américain quoi…Ce passage de mauvais temps nous a permis de voir un autre paysage : celui des habitants du Colorado et de leur gentillesse, celui du mode de vie américain de ses excès et ses contradictions. Et même si nous exposons ici la partie « choc culturel » de nos rencontres, tous nous ont accueillis chaleureusement, nourris plus que raisonnablement le tout dans des cadres de vie qui nous ont fait souvent rêver. Nous profitons énormément de notre situation de « couple tout mignon », éduqués, bilingues, chargés de bagages et venant de loin. Nous racontons nos aventures en échange du logement et du couvert, ce qui n’est pas un soucis pour nous qui aimons tant parler.Nous entrons dans le Wyoming a présent, beaucoup moins touristique (paraît il) et moins montagneux, ce qui nous donne espoir d’en finir avec ce long passage de lutte contre l’hiver qui ne veut pas finir.

Orage dans le Wyoming : pleuvra, pleuvra pas?

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