« Pouvez-vous prouver que vous allez rentrer chez vous?! »C’est sur ce genre de questions charmantes que nous sommes accueillis par le douanier américain entre Ciudad Juarez et El Paso. On voit bien à ce moment-là qu’il va nous faire ce fameux tampon, que c’est bientôt le bout de nos peines. Alors comme on est un peu à bout, on trouve tout à fait normal de brandir nos relevés de compte en banque devant cet inconnu. Pendant les 4h que l’on a attendu devant son guichet qu’il n’ouvre que vingt minutes par heure, nous l’avons vu rejetter plusieurs candidats au visa et nous ne voulons pas en faire partie. Nous subissons ces remarques avec la même résilience qui nous a fait supporter les portraits de leur président et son vice président dans la salle d’attente. Résilience qui nous a fait tenir aussi 16h dans le bus qui nous emmenait à Ciudad Juarez quand il en annonçait 10. Bref, on voulait vraiment arriver aux États-Unis.Nous n’aimons pas les transports motorisés, mais trop de mises en garde sur les zones entre Monterrey et la frontière nous ont résigné à agir ainsi. Les gens nous disent souvent « n’allez pas là bas, c’est dangereux! » Et nous en rigolons doucement. Mais quand la mise en garde se répète à de nombreuses reprises, depuis longtemps et que quelqu’un se propose même de nous escorter, nous choisissons l’option raisonnable. Le bus nous pose à 8km de la frontière et nous sentons bien qu’ici, on ne rigole pas du tout du tout sur le sujet des narcotrafiquants. Nous ne regrettons pas notre choix et nous voilà donc en train d’expliquer notre bonne foi à un douanier qui a clairement des instructions bien strictes et limitatives. Le coup de tampon libérateur arrive pourtant et pour 6$ chacun nous voilà aux États-Unis pour 3 mois maximum. C’est bien plus raisonnable que les 160$ du visa tourisme de 6 mois. Aucun de tous ces fonctionnaires à qui l’on a tendu nos passeports n’a remarqué que c’était l’anniversaire de Kris, tant pis.

Finalement, une fois les papiers en règles, le passage de frontière se fait très vite. Nous nous étonnons de ne pas avoir de tampon de sortie du Mexique, mais d’un autre côté, nous ne sommes pas là d’y retourner, alors pas de soucis. Le « great divide mountain-bike road (GDMBR) nous attend a quelques 200km de là. Du côté américain de la frontière, le changement est immédiat! Voitures en bon état, silencieuses et non fumantes. Bâtiments achevés, routes non défoncées, urbanisation ordonnée… nous sommes dans un pays riche! Les enseignes nous font nous dévisser le cou : brasserie, healthy food, salon de thé, salon bien-être, chirurgie esthétique… Le Mexique a quelques marchés qui sont encore à développer. Silver City est à deux jours de route de la frontière et, trop pressés de commencer le trail, nous nous jettons dans le désert sans prendre gare au changements induits par la frontière. Si au Mexique parcourir 20km sans croiser une petite boutique etait assez rare, ici 120km de rien ce n’est pas un souci. En souhaitant emprunter un trajet moins fréquenté, sans eau, sous la canicule et sur une route sableuse nous apprenons à nos frais (même s’il fait chaud, ahah) à nos frais donc, le brutal changement de culture. Une jeune femme dans un énorme pick up nous sort de cette mauvaise passe en nous tendant un gallon d’eau (soit 3,8l que nous descendons d’une traite), une fois remise de la peur que Kris lui a faite. De ce côté-ci de la frontière, on craint les voyageurs isolés. Cette même peur fait arriver droit sur nous et à forte allure deux cavaliers sur des montures impressionnantes. C’est ainsi que nous rencontrons nos premiers américains qui, une fois rassurés, nous emmènent jusqu’à la station service la plus proche (30 min de voiture quand même) pour nous acheter encore 2 gallons d’eau et s’assurer que nous ne sommes plus dans des zones qu’ils considèrent potentiellement dangereuses. Deux d’entre eux n’ont jamais quitté les Etats-Unis et ont juste commencé leurs études, tandis que le 3ème est un Gi qui a fait l’Irak et l’Afghanistan. Il forme des soldats au Koweït et en Jordanie. Il en parle sans problème et les photos qu’il brandit nous mettent un peu mal à l’aise. Peut être pas autant que le revolver qui se trouve dans le vide poche côté conducteur ceci dit. Pour nous, les armes à feu sont assez antagoniques avec la jovialité qu’ils affichent, mais ici, pas de soucis. C’est un choix culturel et nos préjugés s’effondrent face à la gentillesse de ces 3 jeunes.

Il va falloir nous adapter à ce nouveau pays. Plus de marchés de fruits frais, de petites boutiques, fini d’acheter notre nourriture au jour le jour et d’avoir à la transporter seulement sur les 10 derniers kilomètres. Ici, c’est supermarché et autonomie alimentaire pour les 5 prochaines étapes. Les sacoches d’Amélie vont s’alourdir fortement de nourriture. Les réserves d’eau seront sur le vélo de Kris. Le GDMBR est une adaptation cycliste du « Continental Divide Trail », un trail pédestre qui parcours les USA du Nord au Sud le long de la ligne de séparation des eaux nord américaine. D’un côté, cela ruisselle vers le Pacifique, de l’autre vers le Mississippi et l’Atlantique. Notre chemi traverse les Rocheuses qui fait 4500km de long mais surtout 61000m de dénivelé positif! À pied il faut 6 mois pour le parcourir en s’envoyant régulièrement des colis de nourriture sur le chemin tellement c’est inhabité. A vélo, 3 mois, c’est suffisant et l’on peut aller de ville en village si l’on porte assez de nourriture. Les promesses de ce trail nous font rêver depuis longtemps et nous nous projetons dans de grandes vallées couvertes de forêts de pins respirant la nature à plein poumons. Un doux rêve après toute la sécheresse et la pollution du Mexique. La réalisation de cette envie ne se fait pas attendre! Dès le premier jour nous nous retrouvons dans la forêt. Le changement est brutal, la veille nous étions dans un désert. Nous jubilons et dans l’euphorie nous nous retrouvons dans un chemin de randonnée bien trop accidenté, raide et étroit pour nos vélos surchargés. Ok, ce raccourci n’était pas pour nous mais pour les piétons ou les bikepackers ultra légers. Ce n’est pas notre cas avec 6 jours de nourriture dans les sacoches et 8litres d’eau. En une journée Amélie tombe trois fois, casse son retroviseur, Kris perd une bouteille d’eau et casse un porte bidon. Les vélos nous font vite sentir qu’il y a un souci. Nous retrouvons le tracé au plus vite et savourons le calme d’un camping gratuit du service forestier des US.

Sur le GDMBR nous ne croisons que très peu de véhicules. Par contre tous ralentissent fortement en nous voyant. Au moins pour se pousser largement dans le bas côté (oui, ce sont tous d’énormes pick-ups!), mais bien souvent ils s’arrêtent, nous demandent si tout va bien, si on a besoin d’eau, proposent de la bière… Des fois on parle un peu, on a même du expliquer le mouvement des gilets jaunes à un géologue (qui bosse pour une compagnie pétrolière!). Enfin, ils nous disent de repartir avant eux comme ça ils ne nous balancent pas leur poussière. Nous restons pantois devant tant de gentillesse! Nous avons vu tant de véhicules nous croiser dans tant de pays sans jamais s’inquiéter plus que ça et ici c’est systématique sur les routes de terre! Nous ne nous attendions pas à devoir dire autant de bien des Américains et aussi vite… ce trail est superbe à tous points de vue. Nous ne comptons plus le nombre de fois où nous exprimons notre joie ou notre ébahissement.

Cet homme en pick up s’est arrêté sur le chemin en nous voyant et refuse de repartir sans nous donner un gallon d’eau

Assez vite, nous sortons de la forêt et rentrons dans un autre type de paysage. Celui-là, nous ne l’avions pas projeté et pourtant c’était évident qu’il allait arriver : nous entrons dans les territoires appaches et devant nous s’étalent des décors de westerns! Végétation basse sur un sol poussiéreux. De grands espaces bordés de falaises gréseuses aux strates orangées où s’accrochent des pilliers usés par l’eau et prêts à s’effondrer en gros blocs à l’instar de ceux déjà au sol. Nous cheminots dans des canyons parfaits pour un « guet-apens » et imaginons l’époque où Géronimo vivait paisiblement ici car nous traversons ses terres de naissance, avant les guerres avec les colons. Finalement on se dit que les westerns n’existent que parce que les paysages sont là. Quand on voit la finesse du scénario, les gars se sont surtout dit « wouaw! Faut que l’on filme ça, quitte à faire un navet! » Et effectivement nous nous ébaudissons à chaque virage. Il faut qu’on renouvelle notre stock d’exclamations face à de tels paysages.

Dans nos contemplations, un plaisir que nous avons est de nous dire « cette vue, on l’a mérité. » Pour voir cela, il faut prendre du temps car c’est en dehors de tout circuit touristique. Même en 4×4 ce serait long d’y aller. Il faut aussi dire que cest le caractere grandiose et sans fin de ces paysages qui en fait la beauté. Nous passons des jours à traverser ces pays. Et le fait d’y passer des jours en pédalant amplifie cette sensation de récompense. Le fait de voyager à vélo nous procure plus de plaisir et de ressenti sur le pays que si nous le traversions en voiture en emportant notre bulle de confort avec nous. Quand vous arrivez à destination de vos vacances, vous couper le moteur de la voiture, descendez du véhicule et en vous dépliant, prenez un temps pour vous imprégner du lieu et le respirer enfin. À vélo ou à pied, c’est cette sensation à chaque respiration!

Le GDMBR est connu dans le coin. Personne ne s’étonne de nous voir ici. Mieux encore, des habitants se consacrent au bien-être des randonneurs et se font « trail angels ». Ça prend plusieurs formes comme les chauffeurs qui proposent de l’eau, des ranchs qui mettent une bassine avec eau et gâteaux à disposition devant chez eux, des gens qui invitent à dormir et prendre une douche chez eux jusqu’au don total de leur maison aux randonneurs. Elle s’appelle la « toaster house », à Pie town. Facile trouver, c’est la maison avec des grilles-pain (toasters) pour clôture. Ici, les propriétaires n’habitent plus la maison. Les randonneurs arrivent et sont chez eux. Salon, cuisine, salle de bain, dortoir, tout est à disposition, en libre accès, aux bons soins des utilisateurs. Et ça marche fort bien. Nous rencontrons ici les premiers marcheurs, qu’on appelle ici « thru hikers »car ils vont effectuer de bout en bout un trajet de très longue randonnée (4 à 6 mois). Ils sont nombreux en ce moment car la fenêtre de départ n’est pas si grande que ça. Pour les cyclistes non plus d’ailleurs et nous savons que nous avons 15 à 20 jours d’avance. Apparemment nous sommes les premiers de cette année et vu l’enneigement des cols à venir, nous allons sûrement le payer.

Les marcheurs nous regardent avec envie. Transporter tant de confort aussi vite et sur de telles distances les fait rêver. Nous les regardons aussi avec envie. Marcher sur les crêtes et les sommets, s’affranchir des routes et des pistes… Alors on s’entend fort bien! Toaster house c’est aussi un lieu de ravitaillement. Le postier entasse des dizaines de colis dans le salon qui laissent à imaginer le nombre de randonneurs qui arrivent dans les jours à venir. Et un drôle de manège s’installe. Chaque nouvel arrivant trouve son colis de nourriture, l’ouvre comme un cadeau de noël puis se rend compte que c’est bien plus qu’il ne peut en porter (alors que c’est lui qui l’a fait!) et en laisse une bonne partie à disposition. Ceci fait le bonheur de ceux qui ayant un peu moins préparé leur rando ou qui -comme nous- comptions sur un magazin à plusieurs km d’ici. Nous trouvons largement notre content dans le surplus et découvrons que certains randonneurs ont un vrai talent culinaire en terme de plats lyophilisés ! Très loin du Bolino ou du ramen en sachet, si c’est ce qu’ils mangent tous les jours au bivouac, nous reconsiderons très très fortement notre point de vue sur l’alimentation en randonnée.Imaginez ceci :

« -On mange quoi ce soir?

– Un plat déshydraté.

– Oh ouiiiii! Yeeeeeeehaaaaaaa! »

Ce trail commence donc sous les meilleurs hospices. Le ciel qui se couvre nous fait regretter d’avoir espéré du temps frais si longtemps durant les mois précédents. Bientôt la pluie s’en mêle, nous forçant à extraire de nos sacoches du matériel que l’on maudissait jusqu’alors car pesant, volumineux et inutile depuis plusieurs mois. Le voici bien utile, et plus que nous souhaitons, car 24h de pluie non stop nous forcent à rester cloîtrés dans notre tente une journée entière.Les montagnes qui apparaissaient au loin se coiffent de lourds nuages gris. Si ici il pleut, là bas ça doit être de la neige, voire pire, de la neige fondue. Nous qui croisions les doigts pour que les cols se libèrent tôt cette année, c’est loupé. Le blanc que l’on voit sur les lointains sommets nous disent que notre itinéraire va sûrement s’en voir changé. On verra bien. Si déjà la pluie pouvez cesser…

6 thoughts on “C’est l’Amerique”

  1. Super de vous lire, c’est vrai que ça fait rêver…. bonne route, à bientôt pour la suite ! Et bisous.

  2. Bien que nous fussions « spoilés » à propos de la neige, vous nous avez encore tenus en haleine !
    Vos mots et vos photos nous ont fait voyager nous aussi, à travers ces paysages immenses et flamboyants, à l’image des meilleurs westerns (qui sont loin d’être tous des navets !).
    En revanche, si c’est une magnifique surprise de lire votre enthousiasme vis à vis des Américains, on est un peu déçu de découvrir tout un post sans aucune photo culinaire… et une ode aux plats déshydratés. Whaaat ??
    Des bisous estivaux (oui, ça y est, Novembre vient de se terminer et on est en pleine canicule !)
    Sébastien et Eva

Comments are closed.