Nous avons touché terre à Saint-François en Guadeloupe. Ce n’était pas la fin du voyage, mais celle de l’aventure. Nos derniers jours en mer ont été riches en émotions. Beaucoup de grains successifs à gérer, un filet de pêche pris dans les hélices du moteur. Nous étions loin de l’arrivée par ciel bleu et mer calme tant fantasmée au cours de la traversée.

Soulagés d’être à bon port en un temps records (pour notre catégorie bien sûr, mais tout de même le meilleur de notre skipper) Kris à hâte de ressentir le mal de terre a nouveau, Amélie de retrouver son appétit terrien. Retrouver la terre ferme est une détente pour tout l’équipage, mais pour Guy, notre second, c’est sa dernière transat qui s’achève. Il débarque ici chez un ami et rentrera en France dans quelques jours. Pour Christian c’est la fin d’un projet qu’il mène depuis bientôt 2 ans et dans lequel nous sommes apparus sur la toute fin. La prochaine traversée qu’il envisage déjà devra attendre plusieurs années. Pour Mathilde, cela veut dire que le retour à ses études en Suède approche. L’arrivée au port n’est pas qu’un soulagement. Elle annonce aussi la fin d’un moment de vie hors du temps. Au delà des émotions du bateau, les souvenirs que laisse la mer sont puissants.

Une semaine à Saint-François nous permet de réparer ce mat que l’on avait abimé. Réunir les pièces et les outils ressemble à un puzzle, moins stressant maintenant que le bateau est à quai. A la marina du Gosier toute proche, les bateaux finalistes de la Route du Rhum arrivent un à un. Nous les regardons à présent avec un oeil nouveau, celui qui a également traversé! Avec admiration aussi : les navigateurs traversent seuls, et il n’est pas question de s’encombrer de tous nos en-cas gourmands! Certains bateaux ressemblent à ce que l’on connaît, bien que plus spartiates et tournés vers la performance brute. D’autres, comme les ultimes qui ont gagné la course, sont juste dingues! Des astronefs un peu, disproportionnés, élancés : les trimarans du superlatif.

Avec le depart de Guy, nous rencontrons Sylvie et Anna, respectivement la femme et la seconde fille de Christian. A la faveur de notre avance sur la date de livraison du bateau en Martinique, la famille s’est réunie pour passer une semaine à faire du bateau d’île en île et nous allons être les spectateurs de leur théâtre familial! Avec deux filles oscillant entre affirmer leurs personnalités d’adultes ou tomber dans les mécanismes d’enfants que toute famille met en place au quotidien, les parents sont à rude épreuve. Ce petit théâtre de la vie de famille était inévitable, mais le fait d’etre nous aussi à deux et d’en rire tous ensemble rend la situation plutôt drôle et jamais gênante.

La semaine de bateau s’est déroulée très vite. De mouillages en mouillages. Imaginez-vous dans une petite crique isolée, sur une plage de sable blanc, mer bleue, cocotiers. Des poissons et des tortues dans la mer, du rhum, du soleil, vous êtes un peu les rois du monde dans la baie. Et puis apparaît au loin un catamaran, qui arrive crânement par la mer et jette l’ancre au milieu de la baie pour en prendre le meilleur spot et par la même votre couronne de roi du moment!… C’était nous. On a assez souvent râlé sur ce genre de comportements pour ne pas ironiser dessus quand c’est notre tour. Forcément du point de vue du bateau, on ne se sent coupable de rien. Sur la carte il y a un mouillage indiqué qui nous dit d’aller là et pas ailleurs. Arriver dans ces criques de rêve par la mer est tellement plaisant! Notre bateau montre enfin toutes ses capacités : il est fait pour ça! Nous jouissons de vacances de luxe. Surtout, ne pas s’habituer…

En discutant avec d’autres marins aux différents mouillages, une chose est remarquable : peu ont déjà fait de si longues traversées. Y compris les plus aguerris. Une raison principalement invoquée est « Je n’ai jamais pris le temps… ou peut être eu ce courage ». Quand quelqu’un qui navigue de longue date nous dit ça en face, on se dit que l’on a peut être joué avec le feu. Et puis on regarde l’océan et on ne voit que de l’eau!

Nous rendons le bateau en Martinique avec un léger regret. On aurait voulu continuer ainsi jusqu’au continent, notre objectif initial. Heureusement, sur cette île, nous retrouvons une autre famille pour nous accueillir. Baptiste, Séverine et leur fils Sacha. Ils nous invitent dans leur appartement où ils logent depuis peu : cela fait 3 mois que Baptiste a été muté ici et Séverine débute son poste le lendemain de notre arrivée.

Une chambre nous attend, avec 4 murs et un lit qui ne bouge pas la nuit. Grand confort!

Lancées dès notre arrivée aux Caraïbes, nos annonces pour retrouver un bateau restent sans réponses. Au bout d’une semaine d’impuissance et d’immobilité, nous nous résignons à une solution qui ne nous réjouit pas : prendre l’avion pour rejoindre le Mexique. Si proches du but avec les vélos, nous échouons à trouver un transfert pour le continent qui ne passe pas par l’aéroport. Nous pensions que sur place, il nous serait plus facile de trouver une option. Cet échec du tout-sauf-l’avion nous déprime. Pour autant, dès la minute où nous avons su quand et comment nous allions partir de l’île, nous avons enfin réalisé où nous étions : dans un petit coin de paradis à visiter! Snorkeling, randonnée, surf, couchers de soleil, ti punch… des vacances dans le voyage.

La belle différence, direz-vous! Et pourtant, elle compte pour nous.

En vacances, il y a un début et une fin à des dates relativement rapprochées qui donnent envie de faire le plus possible de ce que l’on a envie dans le temps imparti. On évite de penser au travail car en rentrant, il y en a un qui attend. On évite de penser au quotidien car en rentrant, il va reprendre, dans un « chez soi » qui attend le retour. La connection Internet n’est peut être même pas coupée. En vacances, il y a une réponse évidente à la question « où habites-tu? ». Et dans le cas présent nous avons même un chez-nous provisoire d’où prévoir toutes les micro aventures de notre semaine.

A la recherche d’un de ces temps bien rempli d’activités, nous demandons notre chemin à un monsieur devant sa porte. Nous sommes sur un chemin caillouteux près du bout d’une presqu’île. Selon lui nous faisons fausse route, nous ne pourrons pas aller à la mer par ce chemin, mais il accepte que l’on traverse son terrain pour y aller. Le temps de garer la voiture et passer nos maillots, il a décidé qu’il nous emmenait pour lever un casier de pêche. Le temps d’arriver à sa barque, finalement, nous allons d’abord chercher un nouveau casier qu’il mettra proche de l’ancien. Il nous emmène dans une belle barque à moteur. Notre après-midi est entre ses mains. Adieu le programme décidé, bonjour l’imprévu! Un vrai martiniquais ce retraité à l’accent délicieux. Même si du coup, il s’adresse à « Couisse » et Amélie… La presqu’île n’est habitée que par ses cousins, de sang ou pas, cela importe peu. Tous gens de la mer apparemment. Celui qui a fabriqué son casier nous accueille avec un verre de rhum nous demandant si on « honore les îles ». Il est 13h, ok, Amélie n’est pas trop tentée alors Kris boit le sien et fait discrètement l’échange de verre pour éviter de froisser notre hôte. Un autre cousin arrive, à grand renfort de créole qui est de ces langues qui se parlent très très fort en se bidonnant régulièrement. Il saisit nos verres, vide ce qui en reste dans les broussailles et les remplis de rhum arrangé cette fois… très bon ceci dit. Attaquant fièrement sa troisième ration de rhum kris déclare l’après-midi aux oubliettes. Il n’espère même plus rentrer avant le coucher de soleil.

La convivialité passée, nous allons sur le site de pêche. Nous ramassons quelques poissons et une pieuvre sous l’oeil écoeuré d’Amélie, rejetons la nasse et mettons la seconde à l’eau. Ça prend bien plus de temps à faire qu’à dire mais c’est improbable d’être là! Fredo, notre samaritain, nous conduit à la « baignoire de Joséphine », LE lieu touristique que les gens viennent voir ici et paient cher pour ça!

On les comprend, c’est beau cette eau turquoise au milieu des ilets du François où l’eau ne nous arrive qu’aux hanches à plus de cent mètres des côtes.

Puis au lieu de rentrer à terre, Jean nous propose de conduire le bateau. Et c’est ainsi qu’Amelie se retrouve aux manette d’un bateau de 90 chevaux avec un sourire lui fendant le visage. C’est une écolo de premier ordre, mais mettez lui un engin à moteur un peu ludique entre les mains, il lui sera difficile de résister! Nous finirons cette journée à refaire un peu le monde avec notre hôte et son voisin, un cousin encore. Il fait nuit quand nous rentrons et sommes ravis d’avoir su nous laisser porter par le cours des choses.

Nous avions oublié cette sensation essentielle du voyage : ne pas savoir ce qu’il va se passer dans l’heure qui vient et en être ravi.

Nous avons eu bien de la chance d’avoir eu ce temps oisif dans les Caraïbes. Il est temps de relancer les dés et voir ce que le voyage nous réserve à nouveau. Mettre les vélos dans l’avion est un stress autant qu’une déception. Mais bon, nous tirons suffisamment souvent la carte chance pour assumer que cette fois-ci ce sera sans.

Merci encore à Baptiste et Séverine qui ont su nous accueillir tout en étant dans la mise en place de leurs nouvelles routines.

Nous voilà en route pour…Le Mexique!

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