Nous repartons pour 20 jours en mer, plat de résistance de cette transatlantique. A posteriori, il faudrait appeler cela le plat d’endurance.

La routine est déjà installée et s’organise autour des quarts de chacun. Nous sommes aux commandes du bateau pendant 2h tour à tour, en permanence, de jour comme de nuit. Chacun notre tour, nous ajustons le cap du bateau en fonction de la direction du vent, contrôlons sa vitesse pour adapter la voilure et évitons les collisions possibles – bien que de moins en moins probables puisque nous ne croisons presque plus de bateaux.

A cinq dans le bateau, nous avons un quart toutes les 10h, et 8h de liberté (relative) entre chaque. Nous l’occupons comme nous pouvons. Sommeil, lecture, parties d’échecs, lecture, repas, lecture, penser, lire, penser à rien, ouvrir un bouquin, écrire un article de blog, commencer un livre, faire des statistiques sur notre jour d’arrivée en fonction de notre vitesse, de la météo, de « si » qui font des resultats très rigoureux. Enfin, discuter, refaire le monde et écouter les histoires de bateau dont on ne manque pas à bord. Il y a même deux magazines consacrés uniquement aux récits de naufrages pour les jours où l’on se sentirait trop en confiance!

Via le telephone satellite, nous avons des nouvelles par bribes de la Route du rhum dont le départ a été lancé le dimanche 4 novembre à Saint Malo. Pour cette 11e édition de la course mythique qui finit comme nous à Pointe-à-Pitre, les 2 premiers skippers ont passé la Corogne en 21h…Ca nous avait pris 3 jours et demi depuis La Rochelle,c’est dingue! Ils seront bientôt devant nous!

Jour 3

Christian se tourne vers Kris et demande « mais, quand vous êtes à vélo, Amélie fait aussi à manger comme ça? ». Dans un sourire, Kris lui lance le regard du gourmand satisfait. En comprenant que l’imagination culinaire d’Amélie est un bonheur quotidien, Christian retourne un regard épaté mélangeant l’envie et l’étonnement.

Amélie sait précisément ce qu’il y a en réserve dans les coffres, en quelle quantité et combien de repas elle peut en extraire.

Que voulez-vous, quand, au milieu de l’ocean, énonçant un menu de midi à s’en lécher les babines (aubergines au parmesan), elle disgresse pour commencer à inventer le menu du soir, on se rend compte que pour elle, faire à manger relève de l’obsession, non de la simple satisfaction d’un besoin primaire.

Pain et tarte aux pommes
Qui a dit que manger en mer est une contrainte?

Jour 8

Nous commençons à regarder avec appréhension le temps que cette traversée va prendre.

Jour 15

Les nuits étoilées sont incroyables. L’absence de hauteurs dans l’horizon crée une vue dégagée à 360° (bien qu’il y ait toujours la voile du bateau pour cacher un coin du ciel). Surtout, l’absence de pollution lumineuse à des centaines de kilomètres à la ronde révèle à nos yeux ébahis des millions d’étoiles scintillantes. On ne se repère pas si bien dans le ciel : en allant vers le sud nous avons quitté la voute étoilée que nous connaissons. Il n’y a guère qu’Orion que l’on retrouve vraiment bien chaque nuit. Même les quartiers de lune sont plus inclinés qu’au Nord. Elle semble nous sourire et nous rassure lorsqu’elle éclaire l’épaisse nuit qui nous entoure. Lorsqu’elle se couche nous n’avons plus un seul voeu à faire : c’est festival d’étoiles filantes tout le reste de la nuit. Des dizaines de trajectoires lumineuses viennent enchanter quiconque se pose un peu sur le pont pour se perdre dans l’immensité du ciel. Notre côté cynique tendrait à penser que, l’humain ayant réussi à polluer aussi l’espace autour de la terre, une partie de ces étoiles spectaculaires n’est autre qu’une pluie de déchets qui s’abat sur terre… Vrai ou pas, c’est splendide et ça illumine nos quarts de nuit!

Le jour, c’est festival d’arcs-en-ciel. Chaque grain qui passe y va de son petit effet.

Toujours parce qu’il n’y a aucun relief, matin et soir, le soleil nous gratifie de ses plus beaux effets. Des premières lueurs de l’aube qui redessinent l’horizon, vient un éclat plus lumineux qui s’accompagne d’une large palette de pastels. L’apparition du soleil fait exploser les contrastes et dicte les couleurs du ciel et de la mer tout au long de la journée. Au coucher du soleil, les derniers raies de lumière, plus rougeoyants qu’au lever du jour, tournent au violet et s’accompagnent des premières étoiles qui s’allument une à une… En un mot, oui, on s’ennuie tellement que l’observation du ciel est une activité a part entière. Mais vraiment, ça en vaut la peine, et ça rythme nos journées déconnectées des horaires classiques, d’autant plus que nous passons 5 fuseaux horaires sur tout le trajet.

Aux premières loges deux fois par jour!

On ré-apprend à s’ennuyer. On oublie parfois cette aptitude quand on a la 4G et tous les divertissements possibles au fond de notre poche. Si nous n’étions pas si dépendants du gps et de l’ordinateur de bord dont nous scrutons les écrans a chaque quart, ce serait un vrai sevrage technologique, et ça fait du bien. Nous en étions là dans nos réflexions quand, soudain, dans un geste héroïque, Amélie jette son téléphone à la mer en signe de protestation contre cette aliénation qui nous rend trop dépendants de la technologie. Prenant Kris de court : « Amélie, enfin…. tes photos de vacances depuis les deux dernières années, toutes les vidéos du voyage, tes contacts et tes correspondances… On n’a rien sauvegardé! Quel courage tu as! »…

A moins qu’en fait d’héroïsme, le téléphone d’Amélie ait profité d’un rebond pour sauter de sa poche et faire le grand plongeon alors qu’elle sautillait sur le filet avant du bateau en écoutant de la musique.

L’histoire retiendra néanmoins qu’un smartphone git dorénavant ici 25°20′59.37″N 33°28′11.16″W par un peu plus de 5000m de fond et qu’Amelie donnera peu de nouvelles ces prochains jours…

Jour 35

Le skipper ouvre « le cours des Glenants » (une bible pour navigateurs) au chapitre un. Ça va être long! C’est de plus en plus flagrant…

Jour 43

À l’observation du ciel s’ajoute celle de la faune. Des albatros tournent autour du bateau régulièrement. Ils planent et font du soaring sur les vagues dans un beau vol fluide. Ils sont à la chasse aux poissons volants que le bateau effraie et fait sauter hors de l’eau. C’est leur moyen de fuite. Certains finissent néanmoins dans un bec, d’autres s’échouent sur le bateau et meurent d’aerade (l’inverse de la noyade…?). Amélie s’est fait la spécialité de remettre d’urgence à la mer ces poissons ailés aux tendances suicidaires, mais n’a rien pu faire pour celui qui s’est jeté dans notre salle de bain par le capot d’aération.

Vivant c’est encore plus joli!

Des paille-queue, oiseaux tropicaux qui ne font souvent que passer, nous signalent que nous sommes sur la bonne route. Des dorades, que l’on pêche et mange en filets au grand damne de Mathilde qui est végétarienne.

Produit frais de la mer
Qu’il faut d’abord pêcher

Cerise sur le bateau, tout s’arrête instantanément quand quelqu’un s’écrie : des dauphins! Liesse collective. On a l’impression que quelqu’un nous rend visite, et ça fait plaisir! Ces animaux dégagent vraiment une intelligence et le goût du jeu. Ils louvoient à une vitesse folle devant l’étrave du bateau, semblant nous dire qu’on se traîne un peu. Nous sommes comme des enfants tout le temps de leur présence et le sourire reste après leur départ.

Une acrobatie juste pour nous!
Des familles nous rendent visite

Jour 80

Le moyen le plus rapide pour que ça s’arrête de bouger, et que ça s’arrête tout court, est d’aller au bout.

Jour 100

Un jour que nous fêtions la mi-route (fête païenne que les voyageurs affectionnent particulièrement), nous nous remontions le moral en nous disant « On avance bien : plus que 9 jours! Allez courage! »

Effectivement nous sommes bientôt à court de produits frais, la réserve d’eau diminue dangereusement, celle de gaz est incertaine, on commence à s’ennuyer ferme… Tout ça tire un peu sur le mental et une occasion de se réjouir est appréciable.

Pour fêter cela Christian, passe un appel satellite à sa femme pour parler à quelqu’un d’autre qu’à un des membres de notre huis clos. En raccrochant, il nous dit « Bon, Gabart est à 20 miles de l’arrivée. »

François Gabart est un concurrent de la route du rhum et c’est la star du moment en navigation. Déjà, il avait mis 21h pour dépasser la pointe de la Corogne, ce qui nous avait pris 3 jours et demi. Voilà que 8 jours plus tard, alors que la plupart des concurrents de la course semblent s’être réfugiés à Lisbonne pour cause de mauvais temps, deux maxi-trimarans (allez voir les photos ils sont dingues!) bouclent la traversée de l’Atlantique à une vitesse moyenne de 20 noeuds, quand notre plus grande pointe de vitesse (ponctuelle et grâce à une vague) fut de 19 noeuds… voilà notre moral dans les chaussettes.

(NB: C’est finalement Francis Joyon qui a remporté la course, 7 petites minutes devant François Gabart!)

Pour se rassurer on se dit qu’ils n’ont mangé que du lyophilisé, n’ont pas pris de douche et ont très très mal dormi! Ahah! Nous voilà presque vengés.

Et la remarque d’Amélie est juste : par là où ils sont passés, la tablette complète de Stugeron (le médoc anti mal de mer que nous avons pris au départ) n’aurait sûrement pas été suffisante!

Nous discutons longuement des différences entre les bateaux de courses et notre catamaran pour nous rassurer sur notre sort. Dans la première phase du voyage nous pensions être une limousine sur un chemin de terre; aujourd’hui, nous ressemblons plus à un camping car sur un circuit de formule 1…

Jour 117

C’en est monotone!

Jour 328

On ne comprend pas comment Guy peut s’être infligé ça 4 fois! Christian, encore plus dont une retour. (Cest plus dur le retour il parait). Pour le moment, ça ressemble à une épreuve psychologique de patience. On s’imagine les navigateurs d’il y a quelques centaines d’années, ou même les voyageurs d’il n’y a pas si longtemps quand ils devaient ou voulaient aller en Asie par exemple. 3 à 4 mois de rien-faisance à l’aller comme au retour. Ah! On savait s’ennuyer à cette époque-là!

Et encore, nous on y va parce que l’on veut faire quelque chose de l’autre côté. Tous les autres à bord ne sont là que pour la traversée en elle même et quelques jours de farniente sur les îles. Juste après, ils reprennent un avion pour revenir au point de départ! Peut être que dans quelques jours nous verrons poindre en nous ce qui les animent. En attendant, c’est long!

Jour 14

Les statistiques qu’Amélie réalise chaque jour sur notre avancée deviennent (enfin) acceptables pour le moral. Petit à petit nous franchissons des caps comme « moins de 1000 miles pour l’objectif! » Youhou!! « plus que 4 jours » taïooo! La mer reste agitée et le vent souffle par rafale mais l’on avance bien. Nous n’aurons pas la mer d’huile nous permettant d’arrêter le bateau pour nager par 5000m de fond. Tant pis.
Le skipper sort le bloc marine sur les Antilles, on commence à rêver a la terre ferme et de ce que l’on fera dans ces îles de paradis. Encore un peu de temps à tenir…

Jour 15

La terre est couverte d’eau à 70%. Nous l’apprenons très tôt à l’école et n’en faisons aucun cas. Le voyage permet de prendre meilleure conscience de ce que ça représente. C’est immense! Et quand, dans ce vertige qui nous assaille, il passe un déchet flottant (et il en passe!!) on a un haut le coeur de se se dire que l’humain, qui ne représente vraiment rien à cette échelle, a pourtant réussi à « impacter » (pour rester poli) son environnement jusqu’au coeur des océans…

Jour 16

Nous avions bouclé cet article, célèbré les 200milles restants et préparé mentalement la longue liste des choses que nous allions faire à terre. Nous y étions, sans encombre ni contretemps, portés par le tapis roulant des Alizées vers la Guadeloupe toute proche. Quand soudain, c’est l’empannage sauvage… Amélie est de quart, Christian sur le pont, quand une risée se fait sentir : la surface de l’eau se ride et blanchie, le vent accélère. Mais pas le temps de reprendre le contrôle de la barre, le vent vire brutalement de 70° et prend 10noeuds d’un coup.

Histogramme du vent pendant l’incident

La bome traverse le bateau et s’écrase de l’autre côté du mat dans un fracas assourdissant. Christian rattrape au vol les coussins qui s’envolent, Amélie reprend la barre pour que le bateau ne se fasse pas plus chahuter et 10 minutes plus tard, quand le vent retombe, c’est l’heure du constat : 6 rivets sur les 8 qui tiennent la plaquette du vit-de-mulet (une pièce entre la bôme et le mat) ont sauté! Tout l’équipage est sonné, heureusement que le verdict de Kris est Christian est positif : la bôme est encore bien accrochée, on pourra réparer tout ça demain à la marina… quand on aura passé la longue journée de grains tropicaux qui nous attend!

Matin du jour 17 : terre en vue !!!

« J’ai envie de pouvoir faire du vélo pour dépenser de l’énergie, avoir faim et être fatiguée physiquement! »

Voilà bien résumé par Amélie notre état d’esprit. Tout se passe bien à bord, l’expérience est super et avec le temps ne resteront que les bons moments. Mais la navigation ne convient apparemment pas à nos tempéraments « hyperactifs » . Avant de partir, nous envisagions de croiser aussi le Pacifique. Dans l’état actuel des choses, rien que l’idée nous déprime! Nous nous sommes donc fait une raison et renonçons à l’idée de mettre un jour les pieds sur l’île de pâques…

Le ciel nous a gâté de ses spectacles

2 thoughts on “La transat, ou Adieu île de Pâques.”

  1. Tout pareil : les photos sont merveilleuses, la chronologie délirante fait bien ressentir ce temps qui file au ralenti, et les mots transcrivent superbement ce calvaire de l’ennui… On sourit autant qu’on soupire en vous imaginant. Les petits plats au moins auront bien accomodé ce looooong voyage. Bonne suite à vous et paix au GSM qui joue à Jacques Mayol. 🙂

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