A la faveur de cet incroyable été indien, nous allons à la rencontre du skipper et du second qui sont déjà sur le bateau depuis le matin de ce vendredi 19 octobre. Installés dans les filets avant du catamaran amarré au pied de l’aquarium de La Rochelle, cette rencontre marque la fin de notre séjour de deux semaines dans la famille d’Amélie.

Christian, que nous avions déjà rencontré à Tournai en Belgique, est un homme calme. La bonne cinquantaine, souriant. Il dit « septante » et « nonante » comme tous les Belges et ça nous ravit.

Il aime le bateau mais n’a pas envie de s’en occuper à plein temps. Il nous explique: « les 2 plus beaux jours de la vie d’un plaisancier sont le jour où il achète son bateau, et le jour où il le revend ». Alors environ une fois par an, il trouve un bateau à convoyer et se propose d’en être le skipper. Il forme son équipage en parcourant les sites d’annonces, là où il nous a trouvé d’ailleurs.

Guy, la soixantaine passée, est un plaisancier de longue date. Il a possédé 3 bateaux et à navigué sur bien plus. Peu expressif et assez discret, il profite de sa retraite pour naviguer encore plus, en équipage de préférence. Il voulait essayer le catamaran pour sa 4ème traversée de l’Atlantique. Oscar (notre bateau) offre un luxe à bord que Guy n’a encore jamais eu. Il faut dire qu’il a eu un bateau où les toilettes se résumaient à un seau, alors qu’à bord d’Oscar il y en a deux! (Des toilettes, pas des seaux).

Guy, notre second.

Amélie prend l’avitaillement en main. Pour ceux qui la connaissent, l’idée de manquer de bonne nourriture est quelque chose de phobique chez elle. Pour Guy et Christian c’est une surprise. Ils sont aussi circonspects et se demandent à quel point Amélie cuisinera ce qu’elle met dans le caddi… Ça leur fera une bonne surprise en route!

Pendant ce temps, Kris fait de son mieux pour faire rentrer les vélos dans le bateau. C’était LE gros point d’interrogation depuis plusieurs semaines, et si ça ne passe pas aux yeux du skipper, ça compliquera sérieusement les choses. Armé de tapis de sol, de bâches plastique, de scotch et de serre-flex, Kris s’applique à faire un joli berlingot bien calé sous le lit de la cabine.

Au final, on aurait pu tous avoir un vélo que ça rentrait encore. Le catamaran est bien plus spacieux que l’on se l’imaginait et même une fois que l’avitaillement est fait, il reste encore de la place un peu partout dans les rangements.

Arrive enfin Mathilde, la cadette de l’équipage, avec ses 21 ans et l’énergie qui va avec. C’est la fille de Christian notre skipper, elle arrive de Suède où elle fait ses études et à pris 6 semaines sur son programme scolaire pour faire la traversée. Elle veut apprendre de son père comment manier un bateau pour pouvoir à son tour, un jour, faire ce qu’ils ont déjà fait : voyager en famille avec son propre bateau.

Christian notre skipper et Mathilde sa fille

L’équipage étant complet, l’avitaillement fait, le bateau opérationnel et la météo favorable, nous sentons l’appel du large prendre le dessus. Nous partirons dimanche 21 octobre avec la marée de 14h!

Les amis rochelais d’Amélie sont sur le quai. Les ponts levis et les écluses s’ouvrent pour nous (et tous ceux qui prennent la mer en même temps mais on se sent privilégiés quand même!)

Amélie aux premières loges de l’ouverture du pont levis

Nous voilà en mer. Doucement, nous sortons du chenal, le vieux port s’efface derrière nous. Quand nous perdons de vue les îles de ré et d’Oléron, nous savons que nous ne reverrons la terre que dans une dizaine de jours.

Le golf de Gascogne a sa réputation et la tient bien. Après une journée somme toute très confortable, les choses sérieuses commencent. Organisation des quarts, explications du minimum vital à Kris qui est à la manoeuvre d’un voilier pour la première fois de sa vie. La nuit, la lune est quasi pleine et offre une grande visibilité avec son scintillement sur la mer qui se forme. Le vent souffle bien, la houle s’installe et ce qui devait arriver arriva : le mal de mer s’immisce doucement dans les estomacs.

Rappelons ici que le mal de mer est une dissonance entre l’oreille interne qui dit « houla, ça bouge ici! » et les yeux qui -bougeant avec le bateau- disent « RAS, l’environnement est stable ». Ceci créant des pertes d’équilibre et une désorientation auxquelles le cerveau répond en somme ceci « ok, je propose de vomir un bon coup pour voir si ça règle quelque chose entre les yeux et les oreilles! »…

En attendant, le meilleur conseil qu’on ait eu, c’est de fermer les yeux quand on va aux toilettes. C’est bête mais quand il n’y a plus de signal oculaire il n’y a plus de contradiction et du coup ca va… presque mieux.

Bref, quand il s’agit de maladies c’est toujours un peu pareil, Amelie va bien, souffre deux minutes trente et re-va bien. Pendant que Kris profite plus longtemps de ses souffrances.

Les médicaments contre le mal de mer nous aident à passer ce moment difficile, et, bien qu’ils nous assomment, nous restons opérationnels.

Les vents sont forts, environ 35 noeuds (pour les marins), mais soufflent plutôt dans la bonne direction pour nous. La mer fait de grosses vagues impressionnantes qui déferlent en un claquement tonitruant sur nos 2 coques. Mais ce que l’on retient de vraiment très très impressionnant de ces jours de vent, ce sont les cargos. Particulièrement CE cargo, qui passe à moins d’un mile nautique de nous, en pleine nuit, et qui semble ne nous avoir vu qu’au dernier moment quand nous l’avons appelé à la radio. Il ne se déroutera pas comme les autres et tel qu’il le devrait, nous forçant à modifier notre cap et nous laissant avec une belle frayeur à 5h du matin.

Un des cargos croisés en naviguant

« Passé le cap de Corogne, c’est les vacances! » Nous avait dit Christian. Et en effet, le soleil arrive et le vent tombe. Mathilde est la première a se mettre dans les filets, un bouquin a la main, comme pour dire que c’est tout ce qu’il y a à faire… et c’est vrai. Si c’est si facile, ça risque d’être long! Surtout quand il faut mettre les moteurs pour pallier l’absence de vent. Oui, il fait beau, mais on avance à 4 noeuds et il reste plus de 1100 miles pour les canaries!

L’équipage à la manoeuvre
Du soleil et pas de vent!

Le téléphone satellite de bord nous amène la météo régulièrement. Ce nouveau message nous annonce du changement : ça va accélérer!

Toujours dans le bon sens pour nous (c’est à dire que nous l’avons plus ou moins dans le dos, ce qui nous épargne de remonter le vent et prendre la houle de plein fouet), on nous annonce du vent jusqu’à 35 40 noeuds et une mer formée pour à nouveau quelques jours. Ouf! Les cirés tout neufs qui avaient à peine servis semblaient déjà remisés au placard. Ils vont reprendre du service.

Sans mal de mer et sans médicaments, nous nous faisons reprendre par le gros temps. Oui mais voilà, ça ne rigole pas du tout. Une pointe de vent a soufflé à 47 noeud soit près de 85km/h. Une vague est passée par dessus le bateau remplissant la grand voile à gros bouillons et projetant l’équipage endormi sur la paroi de leurs cabines respectives tandis qu’Amélie, de quart, est trempée de la tête aux pieds. On se fait secouer jour et nuit. Les quarts sont agités. Impossible de lire pour passer le temps. Faire un thé? Vous n’imaginez pas les positions que nous devons prendre pour faire quoi que ce soit à bord. Tenir debout est un vrai défi! Encore réussirions nous à mettre le liquide dans nos verres qu’il faudrait qu’il y reste! Nous avons abandonné l’apéro après avoir vu 4 verres se faire éjecter successivement. (Sauf celui d’Amélie qu’elle a vidé très vite comme a son habi… heu de façon très pertinente vu la situation).

Tableau de bord du poste de pilotage
Kris pendant un quart « arrosé »

Le bateau n’est pas fait pour ces vents. Il est ultra confortable, on pourrait presque prendre des douches chaque jour tant on a de réserve d’eau. Mais la grand voile (GV) s’écrase sur les haubans même quand elle est bien bordée. L’écoute de la GV frotte le long du toit du cockpit à chaque empannage. Le génois qui est sur enrouleur fait des bizarreries chaque fois qu’il dégonfle un peu, ses poulies claquent méchamment quand elles se remettent sous tension. Il n’y a pas de spi à bord. Bref, pour ceux qui n’ont pas compris ce paragraphe, c’est un peu comme si nous roulions en limousine sur un chemin de terre à la campagne. Nous ne sommes pas en danger, mais ce bateau est plutôt pensé pour aller d’île en île aux Caraïbes que pour affronter 40 noeuds de vents. En attendant on profite du confort!

Nous découvrons l’univers des marins. Quand nous rencontrons un nouvel univers de personnes c’est toujours remarquable de constater à quel point ce que nous trouvons extraordinaire est chose acquise pour eux. Ce qui était considéré comme dangereux devient quelque chose de raisonnable et amusant. Nous nous régalons de ces expériences partagées et assimilons autant de savoir que possible en jouissant de notre chance!

Bientôt nous toucherons l’île de La Palma aux Canaries. Nous aurons fait 1/3 du trajet et tout juste touché du doigt ce qu’est l’immensité de la mer. Cette étendue de camaïeu bleu-gris sans cesse mouvante où l’on n’a vu qu’au loin une groupe de dauphins, des exaucettes (poissons volants) et quelques oiseaux de mer et migrateurs qui font parfois douter qu’au bout il y aura la terre ferme. Kris n’attend qu’une chose, sauter sur le ponton de la marina de Santa Cruz et se dégourdir les jambes, ça lui changera des tractions et flexions sur le pont. Amélie réfléchit déjà à l’avitaillement pour 20 jours en mer… Et nous sommes impatients de tester le mal de terre avant de repartir pour une longue traversée avec les Alizées dans le dos.

3 thoughts on “Des cyclistes à la mer!”

  1. Je partage l avis de Bon, très beau texte ,agréable à lire mais heureusement quand même que vous avez explicité le passage technique qui se resume en fait à rouler en limousine sur un chemin de terre!!! Dans ma tête à ce moment là, j ai pensé « heu je pense que c est Amélie qui a écrit le passage 🤪 je vais demander à un copain marin de m expliquer » hâte de lire la suite!! Au fait on a des videOs de votre départ …bisous

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